« Les réactions à la mort de Raymond Barre | Accueil | JOUER le JEU, à Puteaux aussi ! »

jeudi 30 août 2007

FRANCOIS MITTERAND à propos de RAYMOND BARRE

Le très anticonformiste
Monsieur Barre

Cet homme là était de l’étoffe des hommes d’Etat, loin de cet obsédé de la com’ qu’est devenu l’homme politique contemporain.


UN HOMME qui détestait à ce point le "microcosme", comme il disait, c’est-à-dire la classe politique, ne pouvait être complètement mauvais. Bien au contraire. Les deux hommes qu’il admirait le plus, De Gaulle et Mendès France, partageaient sur ce point ses sentiments. Un jour que je l’interrogeais sur les raisons de cette aversion, j’entendis le si correct, le si courtois, à certains égards le si conventionnel Raymond Barre, me répondre de cette voix flûtée, inattendue dans une silhouette plutôt avantageuse : "Mais, monsieur Julliard, je les déteste parce que ce sont tous des cons !" Et comme j’esquissais, pour la forme, un mouvement de protestation, il continua pensivement, comme s’il était en train de faire cette importante découverte : Oui, tous des cons, monsieur Julliard, tous des cons, à droite surtout…"

     Une seconde chose à mes yeux plaidait en sa faveur. Il faisait la joie des caricaturistes : l’éléphant Babar, le nounours débonnaire et sentencieux du "Bébête show" et surtout le premier de classe, rigolard et déluré de Plantu dans Le Monde, monsieur Réponse à tout, s’exclamant "Fastoche !", la langue en coin, à toutes les questions posées, tandis que ses rivaux sèchent lamentablement…

      Tombé dans la politique un peu par hasard, grâce à Jean-Marcel Jeanneney, ministre de l’Industrie et du Commerce du général de Gaulle, qui en avait fait son directeur de cabinet, il avait fini par transformer en dissidence volontaire l’ostracisme dans lequel il était tenu. Prof il était, prof il entendait demeurer, faisant d’une impopularité délibérée une sorte de marque de fabrique. C’est à cet anticonformisme systématique et au refus de faire amende honorable que j’attribue les deux accès d’antisémitisme qu’on lui reproche à juste raison. Lors de l’attentat de la rue Copernic où il paraît opposer aux victimes juives des "Français innocents". Et plus récemment, la dénonciation, comme François Mitterrand, du "lobby juif" dans la société française. Barre n’est pas antisémite, mais il déteste le politiquement correct sous toutes ses formes. De même, agacé par le mélange de perfidie et de cautèle des nationalistes corses, il retrouve à leur égard des accents gaulliens et expéditifs : "S’ils veulent leur indépendance, qu’ils la prennent !"

     Le jovial grognon de la scène politique avait commencé en Père Fouettard. Arrivé à Matignon en 1976, à la suite de la démission fracassante de Jacques Chirac et du premier choc pétrolier (1974), il ne promet aux Français que de la sueur et des larmes. Il incarne alors, aux côtés de Valéry Giscard d’Estaing, une sorte de centrisme de crise. Entouré d’hommes de valeur comme Jean-Claude Casanova et Raymond Soubie, il réussit la reconversion de la sidérurgie française au moindre coût économique et social. Les centrales syndicales se souviennent encore du quinquennat de Raymond Barre à Matignon (1976-1981) comme de l’âge d’or des relations sociales dans ce pays, où le dialogue est franc et les promesses tenues. Le "parler vrai", expression de Bernanos que l’on a appliquée à Michel Rocard est alors mis au service d’un patriotisme exigeant et d’un pessimisme tonique. Ah ! il n’est pas cet obsédé de la com qu’est devenu l’homme politique contemporain, Raymond Barre. Le grand style en moins, il a retenu toute sa vie quelque chose des postures du général de Gaulle, à commencer par une religion très française du rôle et des responsabilités de l’Etat. C’est pourquoi je veux laisser, à son sujet, le dernier mot à François Mitterrand.

- Savez-vous, me dit-il un jour, pourquoi je me suis représenté en 1988 à la Présidence ?

- Je serais bien aise de le savoir…

- Parce que je pense que votre ami Rocard aurait été irrémédiablement battu. Et que Jacques Chirac l’aurait emporté sur Raymond Barre. Or je ne voulais pas laisser le pouvoir à Jacques Chirac.

- Et si vous aviez pensé que Raymond Barre pût gagner ?

- Alors, là, c’est autre chose, car celui-là est un homme d’Etat…

Jacques Juliard NOUVELOBS.COM, le lercredi 29 août 2007

TrackBack

URL TrackBack de cette note:
http://www.typepad.com/t/trackback/2504748/21194265

Voici les sites qui parlent de FRANCOIS MITTERAND à propos de RAYMOND BARRE:

Commentaires

Poster un commentaire

Les commentaires sont modérés. Ils n'apparaitront pas sur ce weblog tant que l'auteur ne les aura pas approuvés.

Si vous avez un compte TypeKey ou TypePad, merci de vous identifier